samedi, 12/09/2026   
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L’Arabie saoudite perd sa porte d’entrée sud : le spectre du « zéro exportation » s’avance

​Par Lina Baalbaki

Moins de deux mois après l’annonce par Ansarullah, en juillet dernier, du blocus maritime imposé à l’Arabie saoudite, le mouvement a pris le contrôle, au cours des deux derniers jours, de la totalité des zones qui échappaient encore à son influence sur la côte ouest. Il assure ainsi une présence directe dans le détroit de Bab el-Mandeb et sur les îles qui s’y trouvent.

Ce basculement soulève de nombreuses interrogations quant à la capacité du Royaume à continuer de s’appuyer sur la voie de la mer Rouge — désormais partiellement fermée sous l’effet du blocus yéménite —, alors même que le détroit d’Ormuz demeure pratiquement bloqué.

​Ainsi, l’accès occidental du Royaume étant totalement verrouillé et Ormuz — sa porte orientale — restant loin d’un retour à la normale, les questions se multiplient sur les deux itinéraires empruntés par Riyad : la voie sud (Bab el-Mandeb), soumise à un étouffement progressif, et la voie nord (le canal de Suez), dont l’usage s’accompagne de lourdes contraintes et difficultés.

​Après la fermeture d’Ormuz, l’Arabie saoudite avait commencé à acheminer d’importants volumes de pétrole brut depuis sa province orientale — via l’oléoduc Est-Ouest — vers le port de Yanbu sur la mer Rouge, devenu la véritable « soupape de sécurité » de ses exportations.

Grâce à cette mesure, les exportations via Yanbu ont atteint 4,18 millions de barils par jour (bj) en avril, 3,77 millions en mai et 4,14 millions en juin, alors que les volumes de brut saoudien transitant vers l’Asie par le sud via Bab el-Mandeb ne dépassaient pas 633 000 bj avant la guerre.

Début juillet, lorsque le détroit était encore ouvert au brut saoudien, les flux traversant Bab el-Mandeb dépassaient les 3,5 millions de bj, selon les données de Kpler.

Ces mêmes données indiquaient également une hausse des stocks de pétrole dans les terminaux de Yanbu et Mu’ajjiz à près de 17 millions de barils, tutoyant leurs plus hauts niveaux historiques.

​Cette hausse est survenue avant qu’Ansarullah ne décrète, le 20 juillet, le blocus des navires marchands liés aux ports saoudiens traversant le détroit.

L’impact direct de cette fermeture est clairement apparu lorsqu’on isole le flux de brut saoudien à Bab el-Mandeb de l’approvisionnement global.

D’après Kpler, la moyenne hebdomadaire du transit de brut saoudien par le détroit a dépassé 3,5 millions de bj début juillet, portée par l’essor des exportations de Yanbu. Mais dès la mi-juillet, ce trafic s’est effondré pour frôler le niveau zéro en août.

 Par ailleurs, Kpler a estimé que les exportations totales de brut saoudien ont chuté en août à environ 3,2 millions de bj, leur plus bas niveau depuis 13 ans.

​Ce déclin de la production et des exportations ne s’explique pas uniquement par le blocus de Bab el-Mandeb. Il découle d’une série de frappes et de goulots d’étranglement simultanés ayant frappé les installations pétrolières et les routes d’acheminement : ciblages par Ansar Allah de navires à Bab el-Mandeb, de la raffinerie de Jizan, des activités de navigation près de Yanbu, ou encore attaque par drones contre le complexe de traitement de pétrole d’Abqaiq.

​La situation s’est maintenue ainsi jusqu’à ce que l’Arabie saoudite commence à privilégier la voie nord, de Yanbu vers Suez (via l’oléoduc SUMED) jusqu’à la mer Méditerranée.

Le volume de brut saoudien empruntant ce trajet est passé d’un niveau proche de zéro en mai et juin à environ 500 000 bj fin juillet. Dans le même temps, les cargaisons à destination du port égyptien d’Aïn Sokhna ont bondi de 770 000 bj en juin à 1,32 million de bj en juillet, tandis que les expéditions au départ de Sidi Kerir (à l’autre extrémité de l’oléoduc SUMED) ont atteint un sommet record de 2,4 millions de bj au cours de la première semaine d’août.

​Le Royaume a également tenté de réorienter une partie de ses barils vers des marchés plus faciles d’accès depuis la Méditerranée. Il a abaissé ses prix de vente officiels (OSP) de brut léger pour ses clients européens en septembre d’environ 3 dollars le baril, et de près de 50 cents le baril pour certaines qualités destinées à l’Asie. Cela a contribué à augmenter les flux de brut saoudien vers l’Europe et a réduit la nécessité de réexpédier des barils vers l’Est par de longs trajets de contournement de l’Afrique.

​Cependant, la voie nord n’a pas constitué une « alternative équivalente » à Bab el-Mandeb, en particulier pour les pays asiatiques. Elle a rallongé les temps de traversée, augmenté les coûts de fret et restreint la capacité de chargement, entraînant une accumulation des stocks.

En effet, les superpétroliers (VLCC) ne peuvent pas franchir le canal de Suez à pleine charge, ce qui nécessite l’utilisation de l’oléoduc SUMED pour effectuer des opérations d’alègement et de rechargement. Quant aux cargaisons qui sortent en Méditerranée pour rejoindre les acheteurs asiatiques, elles doivent contourner le cap de Bonne-Espérance.

​Cela s’est illustré par le voyage du superpétrolier Front Empire, qui a quitté le terminal saoudien de Mu’ajjiz le 25 juillet partiellement chargé d’environ 1,2 million de barils de brut. Il a franchi le canal de Suez, complété sa cargaison à Sidi Kerir le 6 août, puis mis le cap sur l’Asie via le cap de Bonne-Espérance.

 L’ensemble du trajet a duré près de 40 jours, contre environ 8 jours pour un voyage habituel de Yanbu vers la côte ouest de l’Inde via Bab el-Mandeb.

Il convient de noter que plus un pétrolier met de temps à effectuer son aller-retour, plus il reste longtemps hors du cycle de chargement, ce qui limite le nombre de rotations que la flotte de pétroliers peut effectuer sur une période donnée.

​Ces complications se sont rapidement répercutées sur les stocks saoudiens de pétrole eux-mêmes. Selon Kpler, les stocks suivis par l’organisme sont passés d’environ 61 millions de barils (soit 52 % de la capacité couverte par ses données) en juin à près de 75 millions de barils (63 % de la capacité) début août.

Cette accumulation signifie qu’une part plus importante du pétrole arrivant dans le système de stockage n’est pas écoulée à la même vitesse auprès des acheteurs, en raison des contraintes pesant sur les routes d’exportation.

​De plus, les dernières données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) révèlent l’ampleur du recul qui a suivi le blocus yéménite : l’approvisionnement en brut saoudien a chuté d’environ 2,3 millions de bj entre juillet et août, pour s’établir à 6 millions de bj en août, son niveau le plus bas depuis plus de trois décennies.

Ce repli apparaît également dans les volumes de chargement de brut saoudien — y compris les chargements en mer Rouge et les transits non détectés —, qui ont diminué de 1,1 million de bj entre juillet et août pour tomber à 3,5 millions de bj en août. Face au rétablissement difficile de la production dans le Golfe, l’AIE a révisé à la baisse sa prévision d’approvisionnement moyen en brut saoudien pour 2026 de 885 000 bj, la ramenant à 7,6 millions de bj.

​La définition de l’« approvisionnement » retenue par l’AIE dépasse le cadre de la seule production : elle intègre le pétrole qui rejoint le marché via les exportations (y compris le pétrole prélevé sur les stocks), ainsi que le brut consommé localement dans les raffineries et les centrales électriques. Cela explique l’écart entre ses données et les chiffres communiqués par l’Arabie saoudite à l’OPEP, qui indiquent que le Royaume a fourni 7,122 millions de bj en août, pour une production de 6,238 millions de bj.

​Les pressions économiques ne se limitent pas au secteur pétrolier. D’après le dernier tableau de bord du ministère saoudien de l’Économie et de la Planification, les exportations de biens non pétroliers, réexportations incluses, ont atteint 22,9 milliards de riyals en mai, marquant une baisse de 26,1 % en glissement annuel et de 28,8 % par rapport au mois précédent.

De même, l’indice des directeurs d’achat (PMI) s’est établi à 53,1 points en juillet, en recul de 3,2 points par rapport à l’année précédente. Toutefois, le maintien de l’indice au-dessus du seuil de 50 indique que le secteur privé non pétrolier est resté en phase d’expansion, bien qu’à un rythme plus ralenti.

​Au total, la hausse des cours du pétrole permet de compenser une partie des pertes subies par le Royaume sur les volumes exportés. C’est ce qui avait amené le Fonds monétaire international (FMI), en juillet, à prédire que les gains issus de la montée des prix l’emporteraient sur les pertes de volumes d’exportation.

En revanche, la hausse des prix ne compense pas nécessairement les impacts économiques plus larges liés à la baisse de la production, à la perturbation du commerce et à l’augmentation des coûts de transport et d’assurance.

Cela s’est traduit par une contraction du PIB saoudien de 4,8 % en glissement annuel au deuxième trimestre 2026, contre une croissance de 2,9 % au premier trimestre.

La cause principale de ce repli réside dans l’effondrement de l’activité pétrolière (-24,7 % en glissement annuel), tandis que les activités non pétrolières n’ont enregistré qu’une faible croissance de 0,6 %.

​Fin juillet, le FMI a révisé à la baisse sa prévision de croissance pour l’économie saoudienne sur l’ensemble de l’année 2026, la ramenant à 1,7 %, après une croissance de 4,6 % en 2025.

Tout en prévoyant un ralentissement de la croissance du secteur non pétrolier à 2,6 %, le FMI estimait alors que la redirection du pétrole via l’oléoduc Est-Ouest vers les ports de la mer Rouge avait limité la baisse des livraisons, et que la hausse des prix compensait la perte de volumes, générant ainsi un surcroît de recettes pétrolières.

Cependant, ce rapport du FMI est paru le 29 juillet, soit avant que ne se manifestent pleinement les répercussions du durcissement de la pression sur la navigation saoudienne à Bab el-Mandeb au mois d’août — un impact qui s’amplifiera inévitablement avec la prise de contrôle du détroit par Ansarullah.

Source : Médias