lundi, 29/06/2026   
   Beyrouth 12:54

Le gain de l’ennemi à Washington : la légitimation de l’occupation

Par Ali Haïdar

La célébration par les dirigeants de l’ennemi de l’accord-cadre avec le Liban ne vient pas du néant. Elle découle d’une lecture israélienne qui y voit un tournant qualitatif dans la nature de sa présence militaire à l’intérieur des terres libanaises : d’une occupation illégitime, dont le démantèlement est censé être une obligation pour la puissance occupante, à une « présence » qui acquiert une couverture politique et une justification sécuritaire avec l’approbation de l’autorité « légitime » au Liban. En contrepartie, la responsabilité de la poursuite de l’occupation est transférée d’Israël aux Libanais qui lui résistent, de sorte que l’acte de résistance devient le problème, et non l’occupation qui l’a suscité.

C’est pourquoi le Premier ministre de l’ennemi, Benjamin Netanyahu, a qualifié l’accord de « gain historique » et de « coup dur pour l’Iran et le Hezbollah », tandis que le ministre de la Sécurité, Israël Katz, y a vu un « événement historique » qui jette les bases d’une « nouvelle réalité » sur la frontière nord. Cette célébration n’était pas seulement destinée à la consommation interne, elle était en totale adéquation avec les clauses fondamentales de l’accord et avec la lecture israélienne du revirement qu’il a opéré.

Il est frappant de constater que Netanyahu, lors de sa conférence de presse, ne s’est pas focalisé sur le cessez-le-feu ou les perspectives de paix, mais s’est concentré sur deux questions qu’il considère comme le cœur de l’accord : la première est que les États-Unis et le Liban « ont reconnu le droit d’Israël à maintenir la zone de sécurité à l’intérieur du Liban tant que cela est nécessaire pour notre sécurité », et la seconde est que l’accord est un « coup dur pour l’Iran » car celle-ci « a tenté de nous imposer le retrait du Sud-Liban ».

Ces deux phrases révèlent la nature des gains qu’Israël estime avoir réalisés. Elle ne considère pas seulement qu’elle a consolidé sa présence militaire à l’intérieur du Sud-Liban, mais estime également avoir mis en échec la tentative de lier son retrait aux équations de dissuasion imposées par l’Iran en soutien au Liban, ou aux ententes auxquelles elle est parvenue avec les États-Unis. Ainsi, l’occupation n’est plus une situation illégitime censée prendre fin, mais fait désormais partie d’arrangements sécuritaires dont le Liban et les États-Unis ont accepté la poursuite jusqu’à ce que les conditions israéliennes soient remplies.

Cependant, ce gain reste tributaire de la capacité à l’imposer sur le terrain. La Résistance a proclamé son refus d’appliquer les clauses relatives à son désarmement, tandis que les responsables en Iran ont réitéré leur attachement au premier article du protocole d’accord avec les États-Unis, qui attribue à Washington la responsabilité de contraindre ‘Israël’ à mettre fin à la guerre et à se retirer du Sud-Liban. Téhéran estime que la non-exécution de cet engagement empêche le passage à la seconde phase des négociations.

Par conséquent, la célébration israélienne ne signifie pas que les résultats de la confrontation sont scellés, ni que l’Iran et la Résistance se sont résignés aux conditions de l’accord-cadre. Elle reflète plutôt la certitude d’Israël d’avoir obtenu, à ce stade, une couverture politique et légale à travers laquelle elle tente de gérer la pérennisation de son occupation, transformant cette dernière d’un sujet de condamnation en un levier de pression sur l’État libanais et la Résistance.

En contrepartie, l’autorité politique au Liban a fourni à ‘Israël’ une couverture politique pour poursuivre son occupation et son agression jusqu’à l’accomplissement des conditions stipulées par l’accord. Au lieu que l’expulsion de l’occupation et le recouvrement de la souveraineté soient une priorité absolue, le débat s’est déplacé sur le point de savoir si le Liban a exécuté les conditions israéliennes permettant d’amorcer un redéploiement des forces d’occupation. C’est là que réside le revirement le plus dangereux : la priorité n’est plus de contraindre ‘Israël’ au retrait, mais de contraindre le Liban à prouver son aptitude à obtenir un retrait progressif et conditionnel. Ainsi, le centre de la cause a glissé du droit inconditionnel du Liban à libérer ses terres vers les conditions sécuritaires définies par ‘Israël’ pour déterminer le calendrier, les limites et l’étendue de son retrait.

Depuis la fin de la guerre, ‘Israël’ a conscience que tout retrait total et inconditionnel du Sud serait interprété à l’échelle régionale comme le fruit des pressions exercées par l’axe de la Résistance, et consacrerait l’équation selon laquelle l’occupation peut être contrainte au retrait par la pression militaire et politique. C’est pourquoi la bataille de Tel-Aviv ne s’est pas limitée à la conservation de parcelles géographiques, mais visait à empêcher l’établissement d’un précédent politique et stratégique prouvant que la Résistance et l’Iran lui ont imposé le retrait, alors qu’elle venait de reformuler sa doctrine sécuritaire au lendemain du Déluge d’Al-Aqsa.

C’est à partir de là que l’on peut comprendre la célébration par Netanyahu de l’accord en tant que « coup dur pour l’Iran ». Le but recherché n’est pas de dire que l’accord a mis fin à l’influence iranienne au Liban ou qu’il l’a directement affaiblie, mais qu’il a offert à ‘Israël’ une plateforme politique pour contrer les pressions iraniennes visant à imposer un retrait total et inconditionnel, indépendamment de l’issue de la confrontation dans ses phases ultérieures. Netanyahu a exprimé ce sens de manière limpide lorsqu’il a déclaré que le Liban, ‘Israël’ et les États-Unis ont signifié à l’Iran : « Cela ne vous regarde pas ». Cela signifie que l’avenir du Sud ne sera pas dicté par les équations de dissuasion imposées par la Résistance ou par les ententes américano-iraniennes, mais par les conditions sécuritaires israéliennes consacrées par l’accord-cadre.

De ce fait, le gain israélien le plus saillant réside dans le fait que l’accord a redéfini l’occupation elle-même. Selon les règles juridiques et politiques établies, l’occupation est considérée comme une situation illégitime qui impose à la puissance occupante le devoir de retrait, et ne lui donne pas le droit d’utiliser les territoires occupés comme un levier de pression pour arracher des gains politiques ou sécuritaires à l’État sous occupation. Or, la logique instaurée par l’accord-cadre a renversé cette règle de fond en comble. C’est pourquoi Netanyahu parle désormais du « droit d’Israël à maintenir la zone de sécurité », tandis que Katz s’est montré plus explicite en annonçant qu’« il n’y aura aucun retrait tant que le Hezbollah ne sera pas désarmé dans tout le Liban ». De la sorte, le retrait n’est plus une obligation légale préalable à tout autre arrangement, mais s’est transformé en une éventualité ajournée et conditionnée par l’exécution des exigences sécuritaires israéliennes.

Dès lors, l’accord reformule la cause. L’occupation n’est plus présentée comme l’origine du problème auquel il faut mettre fin, mais comme une conséquence sécuritaire de la persistance des armes de la Résistance. Le débat est passé de la manière de mettre fin à l’occupation à la manière de gérer les conditions de son maintien et du redéploiement de ses forces, selon l’appréciation israélienne et non selon les impératifs de la souveraineté libanaise et les dispositions du droit international.

En face, la tentative d’exécuter ces conditions place l’autorité libanaise devant le choix de faire exploser la situation interne. Le désarmement de la Résistance par la force ne peut pas être une mesure administrative ou sécuritaire limitée ; il signifie pousser le pays vers un affrontement qui menace la paix civile, et pourrait ouvrir la voie à l’appel de forces arabes ou étrangères pour accomplir la mission qu’Israël a été incapable de réaliser par la guerre. C’est ce qui explique l’éloge fait par Netanyahu du « courage du gouvernement libanais ». Les félicitations israéliennes ne sont pas liées à l’acceptation de la négociation en soi, mais à l’acceptation d’une formule qui fait porter à l’État libanais la responsabilité de réaliser les objectifs qu’Israël a échoué à atteindre militairement.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar