Le Centre d’études et de documentation, basé à Beyrouth, a organisé sa huitième école d’été sous le thème : « La guerre au XXIe siècle – Transformations et expériences ». Ce titre répondait directement aux transformations de la région et aux changements survenus au Liban, qui ont révélé l’ampleur et la nature de l’évolution du monde des guerres.
La succession rapide d’événements, de la guerre israélienne de juillet 2006 à l’opération Déluge d’Al-Aqsa en 2023, et le front de soutien libanais à Gaza jusqu’au cessez-le-feu en 2024, ont mis en évidence la nécessité de dépasser la simple observation pour une compréhension plus approfondie de la guerre et de ses dimensions, car elle est devenue un enjeu existentiel.
Compte tenu de cette importance existentielle, le rencontre de cette année a été conçue comme bien plus qu’une simple série de conférences ; elle se voulait un atelier interactif, un forum de discussion, une plateforme de formation et un espace de transfert de connaissances, visant à doter les participants des outils analytiques nécessaires pour déconstruire le phénomène de la guerre dans sa nouvelle ère.
Après la dernière guerre israélienne qui a dévasté le territoire libanais, une question s’est posée à tous les niveaux : qui est le vainqueur ?
Tout d’abord, une victoire purement militaire, si elle ne permet pas d’atteindre des objectifs politiques durables, d’asseoir sa légitimité ou d’imposer un discours dominant, peut se transformer stratégiquement en défaite. Si la victoire dépend en fin de compte de la légitimité politique et de la perception du public, alors un modèle de guerre ciblant directement ces deux aspects est le plus efficace.
Par conséquent, l’équation suivante représente le concept global de victoire : Victoire stratégique = Victoire militaire + Légitimité politique + Stabilité sociale + Consensus international/régional + Durabilité.
L’intelligence artificielle et son rôle dans la guerre moderne
Cette recherche porte sur le rôle de la technologie dans la guerre moderne. L’intelligence artificielle a contribué à accélérer la prise de décision en raccourcissant le cycle opérationnel de détection, de décision et d’action, permettant ainsi l’identification des cibles et la direction des tirs en quelques minutes, voire quelques secondes.
L’intelligence artificielle a permis la neutralisation multidomaine en réseau, grâce à l’intégration des capteurs terrestres, maritimes, aériens et cybernétiques. Les algorithmes traitent ensuite les données unifiées et déterminent l’arme optimale pour viser la cible en temps réel.
Ce niveau de développement des technologies de l’information a conduit à l’utilisation d’essaims de drones, permettant l’emploi de munitions à bas coût et des attaques de saturation capables de submerger même les systèmes de défense aérienne les plus sophistiqués.
De plus, l’intelligence artificielle a été intégrée à la logistique militaire grâce à l’analyse des données de performance afin de prédire les dysfonctionnements des équipements et d’anticiper les besoins en carburant et en munitions, améliorant ainsi la disponibilité opérationnelle et la capacité de survie des unités de combat.
Cet usage entraîne souvent des conséquences imprévues, notamment un risque accru d’escalade. L’accélération du rythme de la guerre pilotée par l’IA réduit le temps disponible pour la délibération humaine, le recueil de renseignements et les efforts diplomatiques de désescalade des conflits, augmentant ainsi la probabilité d’une escalade involontaire.
Nous avons été témoins d’un exemple frappant de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la guerre moderne.
L’occupant israélien a instantanément intégré les capacités technologiques à la prise de décision humaine, obtenant ainsi ce qui lui manquait lors des conflits précédents : «l’unité du moment » entre la collecte des renseignements et la décision d’ouvrir le feu. Cela signifie que le délai entre le recueil de renseignements et l’exécution s’est réduit à une fraction de seconde, comme en témoignent les assassinats perpétrés dans notre région.
Théories de sécurité israéliennes et américaines et leurs perspectives
Cette recherche a en outre abordé les transformations de la théorie sécuritaire israélienne après la libération du Liban en 2000, comme suit :
La période du mandat britannique en Palestine (1920-1947) : Cette période a été marquée par des conflits régionaux, durant lesquels le concept de « Mur de fer » a été formulé. Ce concept prétendait que la paix ne pourrait être atteinte que lorsque le monde arabe reconnaîtrait la futilité de toute tentative de destruction du projet sioniste par la force.
De 1948 jusqu’aux années 1990 : La menace la plus importante provenait des armées des États arabes voisins. Le concept de sécurité de l’époque reposait sur un « triangle de sécurité » composé de la dissuasion, de l’alerte précoce et de la victoire décisive sur le champ de bataille.
À partir du milieu des années 1990, la menace s’est transformée en une « guerre contre les organisations », des acteurs non étatiques comme le Hezbollah et le Hamas devenant les principaux adversaires de l’entité sioniste. Cette dernière s’est ainsi retrouvée directement exposé aux combats, devenant un nouveau champ de bataille.
Après 2000, l’accent a été mis sur la gestion de la guerre asymétrique, avec un recours accru à la supériorité technologique, aux opérations préventives et à une défense vigoureuse de la population civile.
En 1953, le Premier ministre sioniste, David Ben Gourion, a rédigé un document fondateur estimant qu’Israël était confronté à une menace existentielle à long terme et nécessitait un état de préparation constant, car il ne pouvait se permettre de perdre une seule guerre. Sa doctrine soulignait la nécessité de la supériorité en matière de renseignement et l’impératif stratégique de transférer tout affrontement en territoire ennemi le plus rapidement possible. Au fil du temps, le « triangle de sécurité » initial a évolué vers un quintette composé de cinq piliers fondamentaux qui constituent la base de la doctrine de sécurité israélienne contemporaine :
-Dissuasion : Empêcher l’ennemi de lancer une attaque grâce à la menace crédible d’une riposte massive.
-Alerte : Maintenir la supériorité du renseignement afin d’alerter rapidement de l’imminence d’une attaque.
-Soumission/Victoire décisive : Obtenir un résultat militaire clair qui élimine la menace directe.
-Défense : Protéger le front interne contre les attaques grâce à des systèmes de défense antimissile multicouches et des mesures de protection civile.
-Prévention : Également connue sous le nom de « bataille entre les guerres », elle consiste en une série d’opérations continue, sans pour autant recourir à une guerre totale, visant à affaiblir les capacités de l’adversaire et à l’empêcher d’acquérir des armes susceptibles de changer la donne.
Cette recherche établit des parallèles entre cette expérience et la stratégie de contre-insurrection américaine au Moyen-Orient après les attentats du 11 septembre 2001. L’armée américaine a développé une doctrine de contre-insurrection fondée sur la conquête des populations locales en leur fournissant sécurité et services.
Les États-Unis ont tenté de mettre en œuvre cette doctrine dans plusieurs pays, notamment :
En Irak : Après 2007, les États-Unis ont cherché à rallier les tribus et communautés locales. Cependant, ce processus est resté incomplet, laissant subsister les divisions sectaires (intentionnelles ou non), qui ont ensuite contribué à la montée de Daech.
En Afghanistan : Les États-Unis ont investi des milliards dans des projets de développement en Afghanistan. Cependant, comme pour de nombreux autres projets, ces milliards ont été détournés par le biais de détournements de fonds et de corruption. De plus, les raids nocturnes et les attaques américaines contre des civils ont renforcé la popularité et la crédibilité des talibans dans leur confrontation avec les États-Unis.
Au Liban : Les États-Unis ont tenté d’influencer le Liban grâce à un soutien et un financement substantiels, visant à éloigner la population de la résistance et du Hezbollah. Cependant, ces efforts ont échoué face à une organisation profondément enracinée dans les esprits et les cœurs. Par conséquent, cette stratégie a échoué sur le plan stratégique partout où elle a été mise en œuvre.
Stratégies américaines et leur succession
Les stratégies américaines ont fluctué d’un mandat présidentiel à l’autre. À cet égard, une comparaison peut être établie entre l’administration Trump et l’administration Biden.
Durant le premier mandat de Trump, la stratégie a été caractérisée par plusieurs mesures décisives, telles que l’application d’une pression maximale sur l’Iran, la réorganisation des alliances, le lancement des frappes contre la Syrie et l’assassinat de Qassem Soleimani, commandant de la Force al-Qods.
Sous Biden, après l’opération Déluge d’Al-Aqsa, cette stratégie a évolué pour inclure une dissuasion globale au Moyen-Orient par le déploiement de flottes navales et de divers systèmes de défense aérienne terrestres et maritimes, au service des intérêts d’Israël.
De plus, les sanctions contre la République islamique d’Iran ont été renforcées dans le but d’obtenir un changement de régime, tandis que les sanctions ont été allégées pour les pays alignés sur la politique américaine.
La guerre russo-ukrainienne
La guerre russo-ukrainienne a débuté sur la base d’une estimation erronée de la Russie, qui prévoyait qu’elle ne durerait que quelques semaines et se conclurait par une victoire décisive.
Cependant, cette estimation a négligé la force de l’identité nationale ukrainienne et la volonté de résistance du peuple ukrainien, ce qui a involontairement conduit à une guerre d’usure prolongée. Dans cette guerre, les capacités de drones ukrainiens ont révélé la vulnérabilité de la force russe.
La guerre russo-ukrainienne a démontré que les défaillances du renseignement peuvent compromettre des stratégies entières. Le soutien indéfectible de l’Occident à l’Ukraine ne peut être ignoré, vu qu’il constituait le principal facteur de sa capacité à poursuivre le combat.
Contributeurs à cette recherche : le général de brigade à la retraite Mounir Shehadeh, le général de brigade à la retraite Elias Farhat, D. Hussein Rahal, D. Hossam Matar, M. Osama Noureddine, D. Ali Ahmad, D. Abbas Ismail, M. Ali Murad, le général de brigade à la retraite D. Hassan Jouni, D. Mohammad Hassan Soueidan, le député Mohammad Khawaja, M. Ali Jezzini, D.Ali Fadlallah, D.Hussein Al-Azzi – D.Abdel Halim Fadlallah – D.Mohammad Tay – M. Hadi Kobeissi.






